Des films diffusés en x1,5 au cinéma pour attirer la génération TikTok : la fin de la lenteur ?
Une salle parisienne et un cinéma québécois testent la projection accélérée. La pratique du speed watching arrive sur grand écran.
Par Maïa Devos, le 2 mai 2026. Catégorie : Culture.
Samedi 25 avril 2026, 14 h, salle Hydro-Québec de la Cinémathèque québécoise, à Montréal. Le public s'installe pour Amour Apocalypse, le dernier film d'Anne Émond. Sauf que la séance dure 67 minutes au lieu de 100. Le film est projeté en vitesse x1,5, du début à la fin, voix comprises. Ce n'est pas un bug de projection : c'est le programme. Les Rendez-vous Québec Cinéma ont baptisé l'opération « Les Moins Longs Métrages », et l'idée assumée est d'aller chercher la génération Z là où elle se trouve, c'est-à-dire sur le bouton d'accélération.
La réalisatrice a donné son accord, le producteur et le distributeur aussi. Anne Émond n'a pas caché son ambivalence : elle a trouvé l'idée « à la fois audacieuse et risquée », et quand on lui a demandé si l'émotion survivait à l'accélération, elle a répondu qu'elle avait l'impression que non. Elle a quand même dit oui. Pour la directrice du festival, Laura Rohard, il s'agissait de reprendre « un des codes de la génération Z » que le festival cherchait à interpeller cette année. Le choix du film n'est pas neutre non plus : Amour Apocalypse parle de santé mentale et d'écoanxiété, deux sujets qui touchent d'abord les moins de 30 ans.
Un chiffre qui pèse : 50 % des 18-34 ans
Le festival ne sort pas ce pari de nulle part. Selon l'Observateur des technologies médias, l'organisme canadien qui mesure les usages numériques, 42 % des adultes canadiens ont regardé une vidéo en accéléré au cours du mois précédant l'enquête de janvier 2026. Chez les 18-34 ans, c'est un sur deux. Le speed watching n'est plus un gadget de YouTube, c'est un réflexe : podcasts en x1,5, séries en x1,25, cours en ligne en x2. Netflix propose la fonction depuis 2020, YouTube depuis bien plus longtemps. La logique des organisateurs tient en une phrase : si les jeunes le font chez eux, autant leur proposer la même chose en salle pour qu'ils y remettent les pieds.
« La salle de cinéma n'a pas vocation à devenir une extension de TikTok. »
Causeur, tribune (avril 2026)
Le débat brûlant : sacrilège ou survie ?
La réaction a été immédiate et elle polarise. Le critique Michel Coulombe a demandé pourquoi créer « ce rapport factice, mensonger, travesti, altéré avec une œuvre ». L'actrice Adélaïde Schoofs a écrit sur Instagram : « J'espère que c'est une blague… ». Dans La Presse, des chroniqueurs ont parlé de choc utile, à condition qu'il serve à nourrir la discussion plutôt qu'à devenir une norme. D'un côté, donc, les défenseurs du langage cinématographique : la lenteur fait partie de l'écriture, les silences sont voulus, accélérer revient à changer la partition. De l'autre, les pragmatiques : les salles perdent les jeunes au profit du streaming et du téléphone, et une séance provocatrice qui fait parler d'un film québécois vaut mieux qu'une salle vide.
Ce qu'il faut retenir, c'est que la séance de Montréal reste une expérience unique, pas une nouvelle offre commerciale. Aucun réseau de salles, au Québec comme en France, n'a annoncé de séances accélérées régulières. La vraie question se joue ailleurs : au montage. Si les réalisateurs de demain ont grandi avec des vidéos de quinze secondes, ils ne projetteront pas leurs films en x2, ils les monteront plus serrés dès le départ. À surveiller : le bilan que tireront les RVQC de cette séance, et si d'autres festivals osent le même coup. Si tu fais 3 h 26 dans ton siège pour Killers of the Flower Moon, tu as déjà ton avis sur la question.
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