Digger : Tom Cruise se met en danger, Iñárritu en fait trop
Un magnat du pétrole, une plaque de glace grande comme le Maryland qui dérive vers l'Europe et trois jours pour sauver la face. Iñárritu signe une satire folle et superbe à regarder, portée par un Tom Cruise méconnaissable. Mais 2 h 09 de démonstration, c'est long.
Testé par Fred Ferrer, le 6 octobre 2026. Note : 6/10.
Verdict : Une farce catastrophe culottée, magnifique en VistaVision, avec un Tom Cruise grotesque, drôle et pathétique comme on ne l'avait plus vu depuis longtemps. Mais Iñárritu souligne chaque idée deux fois, sacrifie ses seconds rôles et étire le tout sur 2 h 09. On admire plus qu'on ne rit. D'où ce 6.
Un vieux magnat du pétrole, chapeau de cow-boy sur la tête et bedaine en avant, qui se présente comme l'homme le plus puissant du monde. Il s'appelle Digger Rockwell et il vient de déclencher une catastrophe. Main dans la main avec le président des États-Unis, il a foré en Alaska et au Groenland en balayant les alertes sur le méthane. Une explosion plus tard, une plaque de glace grande comme le Maryland dérive vers l'Europe. Son responsable de la sécurité environnementale annonce des raz-de-marée sous trois jours. La réponse du milliardaire : verrouiller l'information et parier que la glace ira se perdre dans l'Atlantique. Voilà le point de départ de Digger, qu'on a vu en salle le 30 septembre, jour de sa sortie en France, deux jours avant les États-Unis.
Sous le chapeau, Tom Cruise, méconnaissable. Derrière la caméra, Alejandro G. Iñárritu, l'homme de Birdman et de The Revenant, de retour à Hollywood après Bardo. Il signe le scénario avec Alexander Dinelaris Jr. et Nicolás Giacobone, ses complices de Birdman, et la dramaturge mexicaine Sabina Berman. Legendary produit, Warner distribue, et le film a été tourné à Pinewood, en Angleterre, en pellicule 35 mm au format VistaVision. Sur le papier, c'est le pari le plus étrange de la rentrée : un film d'auteur à plus de 125 millions de dollars, sans franchise ni super-héros, avec la plus grande star d'action de sa génération dans la peau d'un monstre ridicule. On te le racontait avant sa sortie, la critique se déchirait déjà. Après l'avoir vu, on comprend pourquoi.
Tom Cruise, sans filet
Commençons par lui, parce que c'est la première raison d'y aller. Cruise joue Digger avec un ventre, un crâne dégarni et un aplomb de bonimenteur de foire. Il tonne, il cabotine, il se rêve en sauveur de l'humanité au moment même où il la noie, et il a même un vieux chat décrépit, Maggie, qu'on croise chez le vétérinaire. Depuis plus de dix ans, sa carrière tourne autour de Mission: Impossible et de Top Gun, de ses cascades et de son image de héros infatigable. Ici, il accepte d'être grotesque, pathétique, parfois franchement pénible, et il ne cherche jamais à rendre son personnage aimable. Randy Myers, du Mercury News, le trouve même meilleur que dans Magnolia, son grand rôle chez Paul Thomas Anderson. On n'irait pas jusque-là, mais c'est sa performance la plus libre depuis très longtemps.
À la fin du premier acte, vers la demi-heure, le film change brutalement de nature. On ne te dira pas comment : c'est la meilleure idée du scénario, elle se découvre mieux sans prévenir, et elle donne enfin un sens au jeu outré de tout le monde. Le problème, c'est ce qu'elle laisse au bord de la route. Sandra Hüller, immense dans Anatomie d'une chute, hérite d'un rôle de demi-sœur et associée de Digger presque décoratif. Riz Ahmed, en scientifique qui crie dans le désert, tourne vite en rond. Seuls John Goodman, en président Compson, et Jesse Plemons, tout en retenue, tiennent la distance face à Cruise. Pour Plemons, on ne peut pas t'expliquer pourquoi sans tout gâcher.

Lubezki peint, Iñárritu martèle
Visuellement, c'est un festin. Emmanuel Lubezki, trois Oscars de la photo d'affilée dont deux avec Iñárritu, compose chaque plan comme un tableau vivant : contre-plongées, décors rococo, courtes focales qui étirent les visages jusqu'à la caricature. Le VistaVision, procédé né dans les années 50 qui fait défiler la pellicule à l'horizontale pour une image deux fois plus grande, donne au film une profondeur et un grain qu'aucun écran de salon ne rendra. Première résume l'effet d'une formule qui tombe juste : Docteur Folamour revu par Yórgos Lánthimos. C'est exactement ça.
Le problème, c'est qu'Iñárritu ne laisse rien au spectateur. Chaque idée est soulignée, puis soulignée encore. Les puissants sont cupides, les dirigeants mentent, la catastrophe se gère en communication : on l'a compris au bout de vingt minutes, le film continue de le marteler pendant deux heures. Les portes claquent, les numéros d'acteurs s'enchaînent, et les gags, trop nombreux et trop appuyés, tombent souvent à plat. Télérama parle d'une dystopie « assez lourdingue », Libération d'un « ragoût indigeste ». On est moins sévères, mais on comprend la fatigue : à 2 h 09, le film finit par épuiser sa propre énergie, et la dernière ligne droite, aussi belle soit-elle, ressemble à une fin qui n'en finit pas.
Un jeu de massacre d'une verte crudité.
Le Monde
Pourquoi 6, et pour qui
La critique est coupée en deux, et l'Atlantique sert de frontière. Aux États-Unis, Digger plafonne à 51 % d'avis positifs sur Rotten Tomatoes et 46/100 sur Metacritic. Manohla Dargis, du New York Times, y voit un éléphant blanc pataud, quand Robbie Collin, du Telegraph, salue un Docteur Folamour de la crise climatique. En France, la presse est nettement plus tendre, avec 3,2/5 sur AlloCiné, et les spectateurs encore plus, à 3,8. Le public américain, lui, a tranché : un C+ au CinemaScore et seulement 8 millions de dollars au premier week-end, cinquième place, loin derrière les 32,6 millions de Verity. C'est le pire démarrage de Tom Cruise en tête d'affiche depuis Rain Man en 1988. Avec 20 millions dans le monde pour un budget parti de 125 millions, et gonflé entre 140 et 180 millions selon les estimations, c'est un accident industriel. En France, le film a réuni 131 000 spectateurs en cinq jours, derrière Heart of the Beast, Verity et Notre Salut.
Notre 6 dit ça : un film qu'on admire plus qu'on ne l'aime. Digger est culotté, magnifique, porté par un Tom Cruise qui se met en danger autrement qu'accroché à un avion, et il pose une vraie question : que faire quand celui qui a allumé l'incendie se présente comme le pompier ? Mais il la pose en hurlant pendant 2 h 09. Si tu as aimé Birdman et que les satires excessives ne te font pas peur, fonce, et sur le plus grand écran possible : le VistaVision le mérite. Si Don't Look Up t'avait déjà paru trop appuyé, passe ton tour, celui-ci tape encore plus fort.
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