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You Can See Everything : le documentaire sur Elizabeth Holmes devient un phénomène en salles

7 millions de budget, 45 millions en deux semaines, et un public à plus de 70 % âgé de moins de 35 ans. Le film de Nathan Fielder et Lance Oppenheim sur la fondatrice de Theranos fait mieux que la plupart des blockbusters de l'automne.

Par Fred Ferrer, le 29 octobre 2026. Catégorie : Cinéma.

You Can See Everything : le documentaire sur Elizabeth Holmes devient un phénomène en salles

Un vendredi soir à New York, mi-octobre. La séance de 20 heures affiche complet, celle de 23 heures aussi, et la file s'allonge devant un film de près de trois heures qui n'a ni super-héros, ni effets spéciaux, ni star au sens classique. Juste une femme blonde au regard fixe, filmée dans les dernières semaines de sa vie en liberté, et un humoriste qui lui pose des questions trop longues. You Can See Everything, le documentaire d'A24 sur Elizabeth Holmes, est en train de devenir le film dont tout le monde parle. Et pour une fois, ce n'est pas qu'une impression née sur les réseaux : le box-office le confirme.

Le film est signé Nathan Fielder, le créateur de Nathan for You et de The Rehearsal, et Lance Oppenheim, réalisateur de la série documentaire Primetime. Tourné en secret pendant des années, il commence environ cinq semaines avant que la fondatrice de Theranos ne se présente en prison, en mai 2023, pour purger une peine de plus de onze ans. Holmes a ouvert sa porte à l'équipe, et la caméra la suit au plus près, elle et son compagnon Billy Evans. Fielder apparaît à l'écran, l'interroge, interroge Evans, pendant qu'elle tente de convaincre les cinéastes de son innocence. Le film a été dévoilé par surprise au festival de Telluride, le 6 septembre, avant de passer par le festival de New York et de sortir aux États-Unis le 16 octobre.

Des chiffres de blockbuster pour un documentaire

Pour son premier week-end, le film a rapporté 15 millions de dollars sur seulement 855 écrans, soit 17 543 dollars par salle, et terminé deuxième derrière Street Fighter, qui jouait sur plus de 3 500 écrans. C'est le meilleur démarrage d'un film sur moins de 1 000 écrans depuis Borat en 2006, et le meilleur démarrage d'un documentaire non musical depuis Fahrenheit 9/11 en 2004, qui avait pris 23,9 millions sur 868 écrans. A24 parle de l'une des plus grosses sorties limitées du siècle. Pour mesurer l'écart, le documentaire Melania d'Amazon MGM avait démarré à 7,1 millions sur environ deux fois plus de salles. Le deuxième week-end a été encore plus fou : passé à 2 655 salles, le film a pris 19,5 millions, en hausse de 25 %, là où l'immense majorité des films perd de l'argent d'une semaine sur l'autre. Total après deux semaines : 45,1 millions de dollars, pour un budget rapporté de 7 millions. Il figure déjà parmi les documentaires les plus rentables de l'histoire.

La critique suit. Le film affiche entre 98 et 99 % d'avis positifs sur Rotten Tomatoes et une note record de 4,8 sur Letterboxd, l'application où se retrouvent les cinéphiles de moins de trente ans. Chez CNN, David Mack estime qu'il a réécrit les règles du documentaire tel qu'on le connaissait, et certains critiques évoquent déjà une nomination à l'Oscar du meilleur film, ce qui serait une première pour un documentaire. À Telluride, le film avait été projeté sans annonce préalable, dans une séance mystère dont les spectateurs ignoraient le contenu jusqu'au générique. Après la projection, lors d'une discussion animée par Emma Stone, Fielder lui-même confiait sur scène qu'il avait encore du mal à comprendre exactement ce qu'il avait vécu pendant le tournage. La bande-annonce, sortie ensuite, a fait le reste : on y voit Holmes, le regard fixé sur la caméra, assurer qu'elle est toujours sincère, pendant que Fielder demande à Billy Evans si sa compagne lui a déjà menti. Quelques secondes suffisent à comprendre le malaise qui traverse tout le film.

Elizabeth Holmes en gros plan dans le documentaire You Can See Everything
Elizabeth Holmes en gros plan dans le documentaire You Can See Everything (© /Film / A24)

Pourquoi les moins de 35 ans s'y précipitent

Le chiffre le plus parlant n'est pas financier. Selon les données de sortie, plus de 70 % du public du premier week-end avait moins de 35 ans. Pour un documentaire, genre réputé vieillissant en salle, c'est un renversement complet. Plusieurs raisons se croisent. Il y a la base de fans de Nathan Fielder, dont les séries ont construit un public jeune, fidèle et prêt à se déplacer pour son premier long métrage. Il y a le bouche-à-oreille, nourri par des débats sans fin sur ce qu'on a vraiment vu et sur qui manipule qui. Et il y a le sujet : une génération qui a grandi avec les promesses de la Silicon Valley, les levées de fonds record et les fondateurs érigés en héros vient regarder en face la plus célèbre chute de cette époque.

C'est devenu un film qui capte l'air du temps, sur l'argent, les rêves, la vérité et la réalité.

David A. Gross, FranchiseRe

Ne pas oublier qui a payé

La fascination pour les arnaqueurs n'est pas nouvelle, et le cinéma comme les plateformes en ont fait un filon. Mais elle a un angle mort qu'il faut nommer. Rappel des faits : Holmes, qui avait quitté Stanford pour fonder Theranos, promettait d'analyser des centaines de paramètres à partir de quelques gouttes de sang. L'entreprise a été valorisée jusqu'à 9 milliards de dollars, sa fondatrice figurait dans la liste Time 100 en 2015, avant que des chercheurs et une enquête du Wall Street Journal ne révèlent que la technologie ne fonctionnait pas. Inculpée en 2018 avec son ancien associé Sunny Balwani, elle a été reconnue coupable en 2022 de fraude envers les investisseurs. Sur les chefs liés aux patients, le jury l'a acquittée. Pourtant, des gens ont bien reçu de vrais résultats d'analyse faussés dans des pharmacies américaines, et Theranos a dû annuler deux années de tests en 2016. Ce sont eux, plus que les fonds d'investissement, qui ont pris des décisions de santé sur la base de chiffres inventés.

C'est toute l'ambiguïté du projet, et sans doute une partie de sa force. En donnant à Holmes la parole pendant près de trois heures, avec un cinéaste qui joue lui-même avec les codes de la manipulation, le film pose une question inconfortable à son public : qu'est-ce qu'on vient chercher, exactement ? Une explication, une confession, ou le frisson de regarder quelqu'un mentir avec aplomb ? Si le succès du film pousse une génération à se méfier des récits trop parfaits de la tech, tant mieux. S'il transforme une fraudeuse en icône pop de plus, on aura raté quelque chose.

La bande-annonce officielle de You Can See Everything (source : A24)

Côté France, aucune date de sortie n'a été annoncée à ce jour, ni en salle ni en streaming. Vu l'emballement américain et la course aux prix qui s'ouvre, une sortie avant la saison des Oscars aurait du sens pour son distributeur. D'ici là, la bande-annonce suffit à comprendre pourquoi les salles se remplissent : un face-à-face qui met mal à l'aise dès la première minute. Et une question que le film laisse volontairement ouverte, celle qui alimente toutes les conversations à la sortie : à la fin, est-ce qu'on a vraiment tout vu ?

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