Venise : Wild Horse Nine de McDonagh décroche 14 minutes d'ovation, Malkovich ému
Premier film de Martin McDonagh depuis Les Banshees d'Inisherin. Sam Rockwell et John Malkovich en agents de la CIA envoyés sur l'île de Pâques à la veille du coup d'État chilien de 1973, avec Steve Buscemi, Tom Waits et Parker Posey. La Mostra a trouvé son premier favori.
Par Fred Ferrer, le 4 septembre 2026. Catégorie : Cinéma.
Jeudi soir, 3 septembre, Venise. Les lumières de la Sala Grande se rallument, et la salle se lève d'un bloc. Au premier rang, John Malkovich, 72 ans, col à fraise couleur crème, cligne des yeux un peu trop vite. Sam Rockwell se penche vers lui, le serre, le lâche, le reprend. Ça dure. Treize minutes selon les uns, quatorze minutes et quarante-quatre secondes selon le chronomètre de Deadline, le plus long applaudissement de cette 83e Mostra, à ce stade. Rockwell finit par articuler un « wow » silencieux vers les gradins, les mains encore levées pour applaudir la salle en retour. Derrière eux, Martin McDonagh sourit comme quelqu'un qui sait déjà ce que la presse va écrire le lendemain. On te racontait il y a une semaine l'ouverture du festival avec Danny Boyle et l'hommage à George Clooney ; la compétition, elle, vient de trouver son premier vrai moment.
McDonagh, pour ceux qui ont vu Three Billboards ou Banshees
Si le nom ne te dit rien, deux titres devraient : Three Billboards, les panneaux de la vengeance, en 2017, et Les Banshees d'Inisherin, en 2022. Deux films lancés à Venise, deux razzias aux Oscars. Le premier avait décroché sept nominations et deux statuettes, pour Frances McDormand et pour Sam Rockwell, déjà. Le second en avait obtenu neuf, sans en gagner une seule, mais il avait valu à McDonagh le prix du scénario sur le Lido et à Colin Farrell la Coupe Volpi du meilleur acteur. Dramaturge irlandais avant d'être cinéaste, McDonagh écrit des dialogues qui coupent, des personnages qui s'aiment mal et des situations où le rire arrive toujours une seconde avant la douleur. Bons baisers de Bruges, en 2008, avait posé la marque. Wild Horse Nine, son premier long-métrage en quatre ans, en est l'application la plus ambitieuse : 118 minutes, tournées en mars et avril 2025 sur Rapa Nui, l'île de Pâques, puis à Santiago du Chili.
Le pitch : deux espions, des moaï et un coup d'État qui approche
Nous sommes en 1973, quelques semaines avant le putsch qui renversera Salvador Allende et installera Augusto Pinochet pour dix-sept ans. Chris (Malkovich) et Lee (Rockwell) sont deux agents de la CIA en poste à Santiago, partenaires de longue date. Chris est malade, un cancer en phase terminale, et leur chef de bureau, MJ, joué par Steve Buscemi, les expédie loin de la capitale, sur l'île de Pâques, à 3 700 kilomètres des côtes. Officiellement une mission ; officieusement une mise au placard. Sur place, entre les moaï, Chris se lie avec deux étudiantes contestataires, Monica et Alicia (Mariana di Girolamo et Ailín Salas), et ce lien menace de faire dérailler tout le séjour. Autour : Tom Waits dans le rôle du frère de Chris, Parker Posey dans celui de Marge, la femme de Lee. McDonagh dit avoir été fasciné par les agissements de la CIA et par la politique chilienne sous Allende ; il en a fait, comme d'habitude, une comédie noire à deux têtes, un buddy movie où l'on rit d'abord et où l'on comprend ensuite ce dont on a ri.

1973, la CIA et le Chili : le vrai fond de l'histoire
Le décor n'est pas un prétexte exotique. Le 11 septembre 1973, l'armée chilienne bombarde le palais de la Moneda, Salvador Allende meurt à l'intérieur, et Pinochet gouverne jusqu'en 1990. Le rôle des États-Unis dans les trois années qui précèdent est documenté depuis longtemps : dès l'élection d'Allende en 1970, l'administration Nixon a financé l'opposition et cherché à déstabiliser son gouvernement, ce que la commission Church du Sénat américain a détaillé dès 1975, et que des archives déclassifiées ont confirmé depuis. McDonagh ne fait pas un film d'histoire, il n'en a jamais fait, mais il place deux fonctionnaires de cette machine-là dans l'endroit le plus loin possible de la machine. L'île de Pâques, rattachée au Chili depuis 1888, est à cinq heures d'avion de Santiago, avec ses quelque 900 moaï plantés face à la mer et une population rapanui qui a ses propres comptes à régler avec le continent. Deux agents en chemise hawaïenne qui débarquent là-dedans pendant que le pays bascule, c'est une situation de McDonagh à l'état pur : l'absurde d'abord, l'Histoire qui rattrape ensuite. Et c'est ce qui distingue Wild Horse Nine d'une simple comédie de copains : on sait, en le regardant, ce qui se passe à 3 700 kilomètres de là, et les personnages non.
Un casting de gueules, et un Malkovich comme on ne l'avait plus vu
Regarde la photo de la montée des marches : Rockwell en lunettes noires, Malkovich en fraise blanche, Buscemi à l'autre bout, Parker Posey entre les deux. Ce sont des visages qu'on reconnaît avant les noms, des seconds rôles devenus premiers à force de voler des scènes. McDonagh les aime comme ça, ses films sont faits de ces trognes-là. Mais c'est Malkovich que tout le monde est ressorti en citant. L'acteur de Dangerous Liaisons et de Dans la peau de John Malkovich, absent de la course aux Oscars depuis sa nomination de 1994 pour Dans la ligne de mire, tient là son rôle le plus exposé depuis longtemps, celui d'un homme qui sait qu'il va mourir et qui décide de mal se comporter une dernière fois. À la sortie, les critiques américains parlaient déjà de nomination à l'Oscar du meilleur acteur. Rockwell, lui, joue la partition qu'il connaît chez McDonagh, la ligne droite qui absorbe les coups. Ben Davis à l'image, Carter Burwell à la musique, Mikkel E.G. Nielsen au montage : l'équipe technique est celle des gros films Searchlight. Dans la salle, Phoebe Waller-Bridge, la compagne de McDonagh, et Leslie Bibb, celle de Rockwell, applaudissaient avec les autres.
Mais le plus beau, c'est que le film reçoive de l'attention.
John Malkovich, interrogé sur ses chances aux Oscars, Venise, 3 septembre 2026
13 ou 14 minutes : pourquoi ce n'est pas la question
Tu vas lire les deux chiffres selon les sites, et les deux sont vrais, parce que personne ne déclenche le chrono au même moment. La durée d'une ovation vénitienne est une unité de mesure bizarre, gonflée par la fierté des équipes et la patience des projectionnistes qui attendent pour rallumer. Depuis quelques années, les médias américains la chronomètrent comme un 100 mètres, et les attachés de presse la glissent dans leurs communiqués comme un chiffre de box-office. Ça ne prédit rien : des films applaudis vingt minutes sur le Lido sont ressortis sans un prix, et des lauréats ont eu droit à cinq minutes polies. Ce qui compte, c'est autre chose. D'abord le calendrier : Searchlight, filiale de Disney, sort le film le 6 novembre aux États-Unis et au Royaume-Uni, pile dans la fenêtre où l'on positionne un candidat aux Oscars. Ensuite les précédents : les deux derniers McDonagh partis de Venise ont fini avec seize nominations à eux deux. Et enfin la réception critique, qui n'a rien d'unanime, et c'est plutôt bon signe. Sur Rotten Tomatoes, le film affiche 87 % sur quinze premières critiques, avec une moyenne de 8 sur 10, mais un texte le qualifie déjà de piquant sans convaincre. Le prickly, ce petit mot de la critique anglo-saxonne pour dire « hérissé », colle à tout ce que fait McDonagh : ça pique, et c'est fait pour. Il faut dire d'où il vient. Avant les caméras, McDonagh a écrit pour la scène des pièces comme The Pillowman ou The Lieutenant of Inishmore, des textes où la violence arrive en plein milieu d'une blague et où personne n'est tout à fait innocent. Ses films en gardent la mécanique : des dialogues qui tournent en rond jusqu'à ce que quelqu'un dise la chose qu'il ne fallait pas dire. C'est précisément ce qui divise. Ceux qui adorent parlent de morale sans leçon de morale ; ceux qui décrochent y voient une cruauté qui se regarde écrire. Wild Horse Nine, à en croire les premiers retours, ne changera l'avis de personne dans un camp ni dans l'autre. Quant au studio, il sait ce qu'il fait : Searchlight a mené La Forme de l'eau et Nomadland jusqu'à l'Oscar du meilleur film, et Pauvres Créatures jusqu'à onze nominations. Une sortie début novembre, une première à Venise, un acteur de 72 ans en pleine renaissance, c'est un plan de campagne, pas une coïncidence.
La bande-annonce officielle de Wild Horse Nine, publiée par Searchlight Pictures (source : Searchlight Pictures)
Une date française n'a pas encore été communiquée. Searchlight est distribué chez nous par Disney, et ses titres d'automne arrivent en général avec quelques semaines de décalage sur les États-Unis : Les Banshees d'Inisherin était sorti en salles fin décembre 2022, deux mois après l'Amérique. Si le schéma se répète, ce serait pour les fêtes, entre les deux tours de la saison des prix. En attendant, la Mostra continue jusqu'au 12 septembre et le jury n'a encore rien dit. Mon pari personnel, à prendre pour ce qu'il vaut : la Coupe Volpi du meilleur acteur ira à Malkovich, et McDonagh repartira, comme en 2022, avec le scénario. On en reparle dans huit jours.
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