George Clooney, Lion d'or d'honneur à Venise : « personne ne rit dans une autre langue »
Remis par Laura Dern, son amie depuis un tournage raté en Hongrie en 1983, le Lion d'or pour l'ensemble de sa carrière a donné à Clooney une tribune. Il a parlé du cinéma comme langue commune, puis de ceux qui vendent la peur. Sans nommer personne, et en se faisant comprendre de tout le monde.
Par Camille D., le 4 septembre 2026. Catégorie : Icônes.
Mercredi 2 septembre, salle du Palazzo del Cinema, soirée d'ouverture. Laura Dern est au micro, et elle ne parle pas de Ocean's Eleven ni de Michael Clayton. Elle parle d'un ours. Grizzly II: Revenge, 1983, un tournage en Hongrie, un film d'horreur qui ne sortira jamais correctement, et deux gamins qui débutent : elle, 16 ans, et un certain George Clooney, 22 ans, dans son tout premier rôle au cinéma. Quarante-trois ans plus tard, ils ont retourné ensemble Jay Kelly, et c'est elle qui lui tend le Lion d'or pour l'ensemble de sa carrière. Il monte sur scène, le lion doré dans la main, sourire en coin. Il avait prévenu dans le communiqué de la Biennale, quand la distinction avait été annoncée : ce prix veut probablement dire qu'il est vieux, mais il le prend quand même.
Dern, Pitt et un mauvais danseur
La laudatio de Dern tenait du portrait d'ami plus que de l'hommage officiel. Elle l'a décrit comme le meilleur ami qu'on puisse avoir et la personne la plus drôle qu'on puisse rencontrer, l'a comparé à Gregory Peck, l'incarnation de l'intégrité hollywoodienne d'une autre génération, et a résumé son effet sur un plateau en une phrase : avec lui, on est en présence d'un maître. Elle avait aussi apporté des messages. Celui de Brad Pitt, complice des Ocean's, a fait rire la salle : un portrait de Clooney en gamin du Kentucky aux pieds en dedans, capable de tout faire mieux que tout le monde, prankster, altruiste, athlète, la seule personne qu'on voudrait à ses côtés en cas de crise, avec une supplique finale, le garder loin de la piste de danse. Adam Sandler et Steven Soderbergh avaient eux aussi envoyé quelques mots. Le directeur de la Mostra, Alberto Barbera, avait justifié le choix en parlant d'un artiste complet et charismatique, passionné et original, capable de rendre ses personnages crédibles, désirables et humains.
Le cinéma comme langue commune
Le discours de Clooney, lui, a d'abord été une déclaration d'amour aux festivals, à Venise en particulier, qu'il a appelé sans hésiter son festival préféré. Il y a présenté Good Night, and Good Luck en 2005, Gravity en 2013, Jay Kelly l'an dernier. Mais le cœur du texte, c'est une idée simple qu'il a formulée en quelques phrases courtes : personne ne rit dans une autre langue, personne ne pleure dans une autre langue, les parents s'inquiètent de la même façon et les enfants rêvent de la même façon. Autrement dit, une salle de cinéma est l'un des derniers endroits où des inconnus s'assoient ensemble dans le noir pour s'inquiéter du sort de gens qu'ils ne rencontreront jamais. Il a pris soin de ne pas surestimer son métier : les films n'arrêtent pas les guerres, ne font pas baisser l'inflation, ne réparent pas les élections. Mais si on est encore capable de ça, se soucier d'étrangers dans une salle obscure, alors, dit-il, ça ira peut-être.
Les histoires sont toujours dangereuses pour ceux qui font commerce de la peur.
George Clooney, discours de réception du Lion d\
La partie qui a fait les titres
C'est la seconde moitié du discours que la presse a retenue, et elle a été écrite pour ça. Clooney n'a cité aucun nom, aucun pays, aucun parti. Il a parlé d'un moment où les gens au pouvoir, ceux qui ont le plus d'argent, disent aux autres de se craindre les uns les autres. Il a rappelé que les premiers que les autoritaires cherchent à faire taire ne sont pas les politiciens mais les journalistes qui posent des questions et les artistes qui refusent les réponses simples. Et il a ajouté que ceux qui ont peur des livres, de la musique et des histoires ne sont jamais les héros de l'Histoire. On peut lire ça comme une charge, et beaucoup l'ont fait dès le lendemain, en y mettant le nom qu'ils voulaient. On peut aussi le lire pour ce que c'est : un acteur de 65 ans qui a réalisé un film sur Edward R. Murrow et le maccarthysme, qui l'a rejoué à Broadway l'an dernier, et qui utilise la seule tribune qu'un prix d'honneur lui donne pour dire la même chose qu'en 2005. La question que ça pose n'est pas de savoir s'il a raison. C'est de savoir pourquoi, en 2026, une phrase aussi générale sonne comme une prise de position.
Le palmarès de Clooney tient en une ligne du communiqué de la Biennale : deux Oscars, quatre Golden Globes, quatre SAG Awards, un BAFTA, une nomination aux Tony pour ses débuts à Broadway. On te parlait fin août de l'annonce de cet hommage, en même temps que celui rendu à Ellen Burstyn. Ce qu'on ne savait pas, c'est qu'il transformerait la cérémonie en éditorial. Voilà ce qu'on retient de la soirée, au fond : un homme qui a passé quarante ans à jouer les types sûrs d'eux, et qui, le lion à la main, a choisi de parler de peur.
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