Physint : lâché par PlayStation, Kojima signe chez Xbox et engage Bill Skarsgård
En huit jours, le jeu d'espionnage de Hideo Kojima a changé d'éditeur, de camp et de visage. Bloomberg raconte pourquoi Sony a fermé le robinet, et le Tokyo Game Show vient de révéler qui incarnera le héros.
Par Sarah L., le 17 septembre 2026. Catégorie : Gaming.
Jeudi 17 septembre, 19 h à Tokyo, midi à Paris. Tu as lancé le Xbox TGS Broadcast en fond pendant ta pause déjeuner, sans trop y croire, parce que les émissions de salon promettent souvent plus qu'elles ne montrent. Et puis Hideo Kojima apparaît, et il ne sort pas un trailer. Il sort une photo. Une affiche qu'il a shootée lui-même, avec deux visages dessus : Bill Skarsgård et Charlee Fraser. Le premier, tu le connais sous le maquillage de Pennywise dans Ça, ou sous celui du comte Orlok dans le Nosferatu de Robert Eggers. Le voilà héros de Physint, le jeu d'espionnage que Kojima présente depuis janvier 2024 comme l'aboutissement de ses quarante ans de carrière. Et le logo qui accompagne l'annonce n'est plus celui de PlayStation. C'est celui de Xbox.
Pour comprendre comment on en est arrivé là, il faut remonter de huit jours. Le 9 septembre, Xbox annonce qu'il devient l'éditeur de Physint sur Xbox et PC, dans le cadre d'un partenariat élargi avec Kojima Productions qui couvre aussi, selon le communiqué, des projets de cinéma et de télévision. Un studio indépendant qui avait bâti toute sa seconde vie avec Sony, deux Death Stranding financés et publiés par PlayStation, et qui bascule d'un coup chez le concurrent. Sur le papier, c'est une annonce business. En pratique, c'est un divorce, et il a fallu attendre deux jours pour en connaître les raisons.
Physint, c'est quoi au juste
Un rappel s'impose, parce que le jeu n'a encore montré aucune image de gameplay. Physint a été annoncé le 31 janvier 2024, en clôture d'un State of Play PlayStation, comme un jeu d'action et d'espionnage dont le nom contracte « physical » et « intelligence ». Kojima le présentait alors comme le projet que ses fans lui réclamaient depuis dix ans : un retour au genre qu'il a inventé avec Metal Gear, une licence qui appartient à Konami et à laquelle il n'a plus accès depuis son départ en 2015. Il ajoutait que le résultat devrait être autant un film qu'un jeu, avec un casting et une image pensés pour les deux formats, ce qui explique le soin apporté aujourd'hui à la distribution et le partenariat cinéma inscrit noir sur blanc dans l'accord Xbox. Physint est la troisième licence originale de Kojima Productions après Death Stranding et OD, et la seule qui touche directement à l'héritage Metal Gear. C'est ce qui en fait, pour beaucoup de joueurs, le vrai projet d'une vie.

Pourquoi Sony a lâché : les quatre raisons de Bloomberg
Le 11 septembre, Jason Schreier publie chez Bloomberg le récit du retrait de Sony, à partir de sources proches du projet. Quatre raisons ressortent. La première : des jalons de développement ratés. La deuxième : un budget déjà « bien au-dessus » des prévisions alors que le jeu est encore à des années de sa sortie. La troisième : les deux Death Stranding n'ont pas atteint les objectifs de revenus que Sony s'était fixés. Et la quatrième, la plus structurelle : Sony ne voulait plus mettre des centaines de millions de dollars dans un jeu qui ne lui serait pas exclusif. Les deux Death Stranding étaient des exclusivités temporaires, arrivées ensuite sur PC, et Physint suivait la même logique. Bloomberg ajoute un détail humain qui pèse autant que les chiffres : la plupart des dirigeants de Sony Interactive Entertainment qui avaient une relation directe avec Kojima ont quitté l'entreprise ces dernières années. Quand les gens qui vous ont dit oui ne sont plus là, les tableaux Excel reprennent la main.
Xbox, lui, n'a pas cherché à nuancer. Interrogé sur le rapport, un porte-parole a résumé la position de la maison en une phrase : « Parier sur Kojima-san est une décision facile. » Le communiqué du 9 septembre allait déjà dans ce sens, avec une citation de la patronne de Xbox, Asha Sharma, qui rappelait que les créateurs ont le choix de l'endroit où ils donnent vie à leurs idées, et que Xbox était honoré que Kojima ait choisi de travailler avec eux. Le 14 septembre, elle est allée plus loin que les mots : elle s'est rendue en personne au studio de Kojima Productions et a laissé un message sur le mur, « To invention and adventure together with Xbox ». Ce n'est pas un hasard si ça fait parler : c'est une visite pensée pour être vue, y compris depuis Tokyo, côté Sony.
Parier sur Kojima-san est une décision facile. Nous croyons en la capacité de son équipe à construire des jeux AAA sur des licences nouvelles et audacieuses.
Porte-parole Xbox
Ce que Kojima a montré à Tokyo
Revenons à l'émission du 17 septembre. Kojima y confirme Bill Skarsgård en rôle principal, et précise qu'ils sont depuis longtemps admirateurs du travail l'un de l'autre. Autour de lui, trois noms : Charlee Fraser, l'Australienne vue dans Furiosa, Don Lee, alias Ma Dong-seok, la force tranquille de Dernier train pour Busan et des Eternals, et Minami Hamabe, l'actrice japonaise de Godzilla Minus One. Un casting international, comme toujours chez Kojima, qui aime mélanger cinéma américain, coréen et japonais dans la même distribution. Sur l'état du projet, il parle de « progrès constants », de scans d'acteurs en cours et de collaborations avec des créateurs extérieurs. Traduction : le jeu avance, mais on est encore loin d'un trailer de gameplay. Aucune date, aucune fenêtre, et côté plateformes, rien de plus que ce que Xbox avait dit le 9 septembre.
La vidéo de révélation du casting de Physint, diffusée pendant le Xbox TGS 2026 Broadcast. (source : Xbox / GameTrailers)
L'autre moment de l'émission concernait OD, le jeu d'horreur que Kojima développe avec Jordan Peele, et dont on avait posé le contexte au printemps quand Death Stranding 2 débarquait sur PC. Le projet s'appelle désormais OD Knock, et Kojima a montré des coulisses de session de capture de performance avec Sophia Lillis et Hunter Schafer, en promettant d'autres annonces de casting. Deux nouvelles licences en parallèle, deux distributions hollywoodiennes, un seul studio de taille moyenne : on comprend mieux, en creux, le dépassement de budget évoqué par Bloomberg.
Un auteur star qui change de console en plein développement
Ce qui rend cette histoire unique, ce n'est pas qu'un éditeur abandonne un jeu cher. Ça arrive tous les mois. C'est qu'un créateur de ce calibre, en pleine production, traverse la rue pour aller chez le voisin sans que le projet s'arrête. Kojima a déjà vécu un divorce, celui de Konami en 2015, et il en est sorti avec un studio indépendant. La leçon qu'il en a tirée, c'est de ne jamais laisser une seule entreprise détenir sa licence. Death Stranding lui appartient, Physint aussi. Sony finançait, Sony n'était pas propriétaire. Et c'est précisément ce que Sony ne voulait plus payer : des centaines de millions pour une licence qui, dans trois ans, se retrouverait sur PC et sur la console d'en face. Le modèle de l'exclusivité à prix d'or, celui qui a fait la PS4 et le début de la PS5, ne tient plus quand le créateur garde ses droits.
Pour Xbox, le calcul est inverse. La marque n'a plus de console à défendre au sens strict : ses jeux sortent sur PC le jour même, et souvent sur PlayStation quelques mois plus tard. Ce qu'elle achète avec Physint, ce n'est pas une exclusivité, c'est un nom. Kojima sur scène avec un logo Xbox, à Tokyo, pendant le Tokyo Game Show dont on suivait le programme hier, c'est un message adressé au marché japonais où Xbox n'a jamais vraiment existé. Le partenariat cinéma et télévision mentionné dans le communiqué va dans le même sens : Xbox veut être un studio de divertissement, pas seulement un fabricant de consoles, et Kojima est l'un des rares créateurs de jeu que le public de cinéma connaît par son nom.
Pour toi, joueur en France, le changement est concret même s'il est lointain. Sous Sony, Physint serait arrivé d'abord sur PS5, puis sur PC un ou deux ans plus tard, comme les deux Death Stranding. Sous Xbox, il sortira sur PC et sur Xbox le même jour, ce qui est devenu la règle de la maison. Rien n'a été dit sur une inclusion dans le Game Pass, et ce silence mérite d'être noté : ici, Xbox édite un jeu dont il ne possède ni le studio ni la licence, et la question de l'abonnement reste entière. Et si tu es sur PS5 uniquement, tu te retrouves dans la situation exacte des joueurs Xbox de 2019 avec le premier Death Stranding : regarder les autres jouer, en attendant une éventuelle sortie tardive dont personne ne garantit l'existence.
Reste la question que personne ne pose sur scène : est-ce que Physint sortira un jour sur PlayStation ? Rien ne l'interdit contractuellement, si Kojima garde la licence comme il l'a fait pour Death Stranding. Rien ne l'annonce non plus. Le Tokyo Game Show continue jusqu'à lundi, avec les journées grand public ce week-end, et Kojima a promis d'autres annonces de casting pour OD Knock. Si Sony a eu raison sur les chiffres, il aura perdu l'auteur. Si Xbox a eu raison sur l'auteur, il devra assumer les chiffres. Dans les deux cas, c'est toi, avec la manette, qui finiras par trancher.
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