Primetime : Pattinson enflamme Venise en Chris Hansen, et le vrai Hansen boude le film
Sept à neuf minutes d'ovation samedi au Lido pour le premier film de fiction de Lance Oppenheim, produit par A24. Robert Pattinson y joue l'animateur de « To Catch a Predator », qui a refusé de signer l'accord de confidentialité, n'a pas vu le film et le juge « trop dramatique » sur la foi du trailer. L'acteur lui a répondu en conférence de presse, sans une once d'agacement.
Par Fred Ferrer, le 7 septembre 2026. Catégorie : Cinéma.
Samedi 5 septembre, Sala Grande du Palazzo del Cinema, milieu d'après-midi. Le générique de fin de Primetime se termine, les lumières remontent, et la salle se lève. Au premier rang du balcon, Robert Pattinson, costume blanc à fines rayures, encaisse. Derrière lui, une rangée plus haut (le protocole vénitien sépare les acteurs de leurs proches), Suki Waterhouse crie plus fort que tout le monde, puis se penche par-dessus le dossier pour l'embrasser. Vers la sixième minute, le public se met à scander deux noms : celui du réalisateur, Lance Oppenheim, et celui de Phoebe Bridgers, la chanteuse qui fait ici ses débuts d'actrice. Variety a chronométré sept minutes, The Hollywood Reporter près de huit, Deadline neuf. Peu importe le compte exact : à la Mostra, ce genre d'accueil dit qu'un film a trouvé sa salle. Dehors, sous une chaleur écrasante, une foule chantait « Robert ! Robert ! » depuis le début de l'après-midi.
Le tapis rouge avait donné le ton. Pattinson, Bridgers et Skyler Gisondo ont signé des autographes et posé pour des selfies pendant de longues minutes, Merritt Wever et Waterhouse discutant un peu à l'écart avec les producteurs, avant que l'acteur ne s'éponge le front avec des serviettes en papier pour la photo de groupe. Jeff Zucker, l'ancien patron de NBC qui joue son propre rôle, a fait la montée des marches lui aussi. Dans la salle, Deadline a repéré Chloé Zhao, Amanda Seyfried et Mona Fastvold. Autant dire que le Lido avait choisi son événement du week-end avant même la projection.
2006, un plateau de télé et un homme qui veut du spectaculaire
Pour comprendre l'ovation, il faut revenir au sujet. Primetime est librement adapté d'un article de Luke Dittrich paru dans Esquire en 2007, « Tonight on Dateline This Man Will Die ». On est en 2006, et Chris Hansen, correspondant de Dateline sur NBC, tient un concept qui va faire exploser l'audience de la chaîne : To Catch a Predator. Des adultes se font passer pour des mineurs sur des messageries, attirent des hommes dans une maison piégée, et Hansen surgit avec sa liasse de conversations imprimées pendant que les caméras tournent et que la police attend derrière la porte. L'émission s'est arrêtée en 2008 après une affaire qui a mal tourné et une série de procès, mais elle n'a jamais quitté la culture internet. Le film suit cette machine de l'intérieur : la productrice Andie Bender (Merritt Wever), l'appât un peu naïf « Decoy Dan » Plum (Skyler Gisondo) qui voit dans l'émission un tremplin vers sa carte d'acteur, et un Hansen que le scénario d'Ajon Singh place en concurrence directe avec Lost dans la grille du soir. Il lui faut, dit-il à son équipe, du spectaculaire, toujours plus. Jeff Zucker, ancien patron de NBC, joue son propre rôle. Ari Aster est parmi les producteurs, aux côtés de Pattinson lui-même et de son associée Brighton McCloskey. Durée : 1 h 50.
Oppenheim, lui, arrive du documentaire. Some Kind of Heaven, sur une gigantesque communauté de retraités en Floride, et Ren Faire pour HBO, sur la succession d'un patron de fête médiévale, avaient déjà cette façon de filmer des gens qui se mettent en scène sans s'en rendre compte. Primetime est son premier long métrage de fiction, et la critique de Deadline y voit, comme dans le Ink de Danny Boyle qui ouvrait le festival, un film sur la manière dont la course à l'audience finit par contaminer ceux qui la mènent. Avec cette nuance que le réalisateur ne condamne pas la télévision en soi : chez lui, l'écran est un espace vide, et c'est la panique de le remplir qui fait pourrir le reste. L'image que le film rend d'Hansen n'est pas celle d'un héros. C'est celle d'un homme qui court après une reconnaissance que les journalistes « sérieux » lui refusent, et qui, une liaison extraconjugale menaçant d'atterrir dans le National Enquirer, a besoin du bon prédateur au bon moment.
« Jerry Maguire croisé avec Dracula »
Le film sort de Venise avec 93 % d'avis positifs sur Rotten Tomatoes, et presque toutes les critiques tournent autour du même nom. Oppenheim décrit la performance de Pattinson comme un mélange de Jerry Maguire et du comte Dracula, et Deadline avance que l'acteur entre peut-être dans « la période Christian Bale » de sa carrière, à condition que l'Académie accepte un matériau aussi sombre (Nightcrawler, la comparaison la plus proche, avait été ignoré en 2014). Nicholas Barber, pour la BBC, parle d'une interprétation exagérée et théâtrale sans jamais être ironique, celle d'un homme glissant, tantôt bouffon, tantôt sinistre, et conclut que c'est la meilleure performance à ce jour de l'acteur le plus intrigant de sa génération. Vulture y voit sa première vraie chance aux Oscars. Tout le monde n'est pas convaincu par le film lui-même : le Los Angeles Times reproche à Primetime d'être tellement amoureux de son personnage qu'il ne voit pas que c'est le moins intéressant de l'histoire, et David Rooney, dans The Hollywood Reporter, trouve l'ensemble divertissant mais trop peu curieux pour remplacer Predators, le documentaire de David Osit sorti l'an dernier sur le même sujet.

Le vrai Hansen n'a pas vu le film, et il le dit partout
C'est là que l'histoire devient plus étrange que le film. Chris Hansen, 66 ans, n'a pas participé à l'écriture et n'a pas vu Primetime. A24 l'avait invité à une projection privée, mais il a refusé de signer l'accord de confidentialité que le studio fait signer à tous les spectateurs de ses avant-premières, et il est reparti sans entrer dans la salle. Sur Fox News, il a raconté qu'on lui demandait, selon lui, de céder ses droits sur son nom, son image et sa marque, ainsi que tout recours juridique lié au film. Sur la base du trailer, il juge l'interprétation « trop dramatique », tout en reconnaissant auprès d'Entertainment Tonight que Pattinson s'est manifestement entraîné à l'imiter et que l'imitation est plutôt bonne. Il a aussi glissé que sa propre famille trouvait la ressemblance convaincante. Sa ligne de défense tient en une phrase, répétée avant Venise : le personnage dit des choses qu'il n'a jamais dites, fait des choses qu'il n'a jamais faites, et lui se voit comme un type gentil, sauf avec les criminels. Le plus surprenant est ailleurs : Hansen a acheté de l'espace publicitaire pour quatre semaines avant les séances de Primetime et dans les halls des cinémas américains, afin d'y promouvoir TruBlu, sa propre plateforme de true crime. Si le film marche, il pourrait renouveler la campagne.
Évidemment, j'espère qu'il aimera le film. Il y a quelque chose d'électrisant chez lui. J'aimerais que l'inspiration que son personnage a donnée à tant de gens pendant des années soit perçue comme une forme de compliment.
Robert Pattinson, conférence de presse de la Mostra de Venise, 5 septembre 2026
Interrogé sur cette brouille le matin même de la première, Pattinson a choisi la déférence. Il a raconté avoir regardé l'émission adolescent sans y réfléchir, puis avoir passé des milliers d'heures dessus pour le rôle sans réussir à mettre le doigt sur ce qui rend Hansen magnétique : l'émission était novatrice, dit-il, mais c'est bien lui qui la tenait, et c'est pour ça qu'on en parle encore vingt ans après. Sur Phoebe Bridgers, qui joue l'un des appâts, il s'est amusé de la proposition d'Oppenheim (« Phoebe Bridgers ? Pourquoi pas la reine, tant qu'on y est ? ») avant de la décrire comme d'un calme désarmant dès le premier jour. Elle, de son côté, a parlé d'un tournage « super intimidant » et d'un premier réflexe de refus. La question de fond que pose ce feud dépasse le film : peut-on juger un biopic sur soi-même sans l'avoir vu ? Et à l'inverse, un studio peut-il raconter la vie d'un homme encore actif, sans lui, en lui demandant de renoncer à tout recours pour le voir ? Les deux camps ont un intérêt dans la réponse, et aucun n'a tort d'être méfiant.
Venise, semaine deux : le 12 septembre en ligne de mire
Primetime concourt pour le Lion d'or, dans une édition où l'on t'a déjà raconté les quatorze minutes d'ovation de Wild Horse Nine de Martin McDonagh et le discours de George Clooney, Lion d'or d'honneur, à la soirée d'ouverture. Le palmarès du jury présidé par Maggie Gyllenhaal tombe le samedi 12 septembre, et un prix d'interprétation pour Pattinson figure désormais dans tous les pronostics de la presse américaine. Pour le voir par toi-même, pas besoin d'attendre longtemps : A24 sort le film aux États-Unis le 25 septembre, et la date française est calée deux jours plus tôt, le mercredi 23 septembre. D'ici là, si tu veux comprendre ce que le film met en scène, le documentaire Predators de David Osit reste le meilleur compagnon de visionnage. Chris Hansen, lui, aura peut-être fini par le voir aussi.
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