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La Team du Château : le créateur Mounim Sabhi en garde à vue, des personnes précaires filmées

Le parquet de Blois enquête sur des violences et des humiliations qui auraient été filmées et diffusées sur TikTok, Kick et Twitch dans un manoir du Loir-et-Cher, où étaient hébergées des personnes sans abri ou en grande précarité. Six infractions sont visées.

Par Camille D., le 22 septembre 2026. Catégorie : Streaming.

La Team du Château : le créateur Mounim Sabhi en garde à vue, des personnes précaires filmées

19 heures, un soir de semaine. Tu fais défiler ton fil, et une notification t'annonce qu'un live vient de commencer. À l'écran, le grand salon d'une vieille demeure, des canapés, des éclats de rire, un tchat qui défile à toute vitesse. Le programme promet une sorte de télé-réalité : des gens qui vivaient à la rue, logés dans un manoir près de Blois, et dont on suit le quotidien jusque tard dans la nuit. Le compte s'appelle La Team du Château, il rassemble plus de 100 000 abonnés sur TikTok et diffuse aussi sur Kick et Twitch. Depuis le lundi 21 septembre, son créateur, Mounim Sabhi, est en garde à vue, soupçonné par la justice d'avoir commis ou filmé des violences et des humiliations contre les personnes qu'il hébergeait.

Les faits et la procédure

L'interpellation a eu lieu peu après 7 heures, au manoir de Saint-Gervais-la-Forêt, dans le Loir-et-Cher, où étaient tournées les vidéos. Selon le parquet de Blois, cité par l'AFP et ICI Centre-Val de Loire, une enquête avait été ouverte dès avril. Lors de la perquisition, des caméras et 3 400 euros en liquide ont notamment été saisis. La garde à vue pouvait durer jusqu'au mercredi matin. D'après Dexerto, les diffusions avaient lieu presque tous les jours, en général de 19 heures jusque tard dans la nuit, et le projet tournait depuis le début de l'année 2025, selon la presse régionale. À ce stade, Mounim Sabhi est soupçonné, pas condamné : il reste présumé innocent, et c'est à la justice de dire ce qui relève ou non d'une infraction. Il avait présenté publiquement son projet comme une manière d'aider des personnes à quitter la rue et à sortir de l'addiction. Aucune déclaration de sa part ou de son avocat n'avait été rendue publique au moment où on écrit ces lignes.

De nombreux faits de violences et d'humiliations rapportés et constatés au préjudice de personnes hébergées au manoir.

Parquet de Blois

Le parquet précise que ces personnes présentaient pour la plupart une grande vulnérabilité ou une grande précarité. Six infractions sont visées par l'enquête : abus frauduleux de l'état de sujétion d'une personne par des pressions ou des techniques propres à altérer son jugement, commis en utilisant un service de communication en ligne ; abus frauduleux de l'ignorance ou de la faiblesse d'une personne vulnérable ; violence sur personne vulnérable suivie d'une incapacité n'excédant pas huit jours ; diffusion de l'enregistrement d'images relatives à une atteinte volontaire à l'intégrité de la personne ; et provocation publique à la haine ou à la violence, en raison du handicap d'une part, du sexe d'autre part. L'abus de faiblesse commis via une plateforme en ligne est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 750 000 euros d'amende. Selon le parquet, l'influenceur avait déjà été condamné en avril pour refus d'obtempérer et conduite en état d'ivresse, et il est visé par d'autres procédures sans lien direct avec ce dossier.

Le « château », ou l'humiliation comme format

L'affaire n'est pas sortie de nulle part. Le 30 août, Le Parisien avait publié une enquête décrivant, vidéos à l'appui, des insultes et des humiliations dans le manoir, et notamment une séquence où un résident était maintenu par une clé d'étranglement. D'autres scènes rapportées par la presse évoquent des personnes dessinées pendant leur sommeil ou poussées à avaler du piment jusqu'à manquer de s'étouffer. On ne détaillera pas davantage ces images, et on ne montrera personne : les résidents du manoir sont d'abord des personnes vulnérables, pas des personnages. Mais il faut comprendre la mécanique, parce qu'elle dépasse ce seul compte. Le format repose sur une promesse d'entraide, héberger des gens qui n'ont plus rien, et sur une réalité économique : chaque soir, le live doit tenir l'audience. Et sur ces plateformes, ce qui retient le plus, c'est souvent ce qui choque. Plus la scène est gênante, plus le tchat s'emballe, plus les dons et les partages suivent. Kick, qui reverse aux créateurs 95 % des revenus de leurs abonnements, a bâti sa croissance sur la promesse d'une modération plus souple que celle de Twitch, et attiré au passage des profils qui en avaient été bannis. Ce n'est pas une accusation contre une plateforme en particulier : c'est une économie de l'attention qui récompense l'escalade, et qui ne pose presque jamais la question du prix payé par ceux qui sont à l'image.

C'est là que la présence de personnes précaires change tout. Quelqu'un qui dort sous un toit grâce au créateur du live n'est pas en position de dire non. Quitter le tournage, c'est parfois retourner à la rue. Le consentement, dans ces conditions, ne veut plus dire grand-chose, et c'est précisément ce que visent les qualifications d'abus de faiblesse et d'état de sujétion retenues par le parquet. La justice dira si elles sont constituées. Mais la question, elle, est posée à tout le secteur : peut-on monétiser le quotidien de personnes qui dépendent entièrement de celui qui les filme ? La question est d'autant plus lourde que le public concerné n'a rien de marginal : la Fondation pour le logement des défavorisés, l'ex-Fondation Abbé Pierre, estime à environ 350 000 le nombre de personnes sans domicile en France. Derrière chaque résident filmé, il y a un parcours, une famille parfois, une dignité qui ne devrait pas dépendre du nombre de spectateurs connectés ce soir-là.

Le logo de la plateforme de streaming Kick sur fond d'ordinateur portable
Le logo de la plateforme de streaming Kick sur fond d'ordinateur portable (© Dexerto)

Les plateformes, encore une fois en retard

Il y a un an, la France découvrait l'affaire Jean Pormanove. Raphaël Graven, streamer de 46 ans, était mort en août 2025 à Contes, dans les Alpes-Maritimes, pendant un live de près de 300 heures sur Kick, après des jours de violences et d'humiliations filmées. L'autopsie a conclu à une mort sans origine traumatique. En décembre 2025, le tribunal judiciaire de Paris avait refusé de bloquer Kick en France, jugeant la mesure disproportionnée, tout en laissant l'enquête pénale suivre son cours. Et le 5 août, le tribunal correctionnel de Nice a reconnu deux streamers, Owen Cenazandotti, dit Naruto, et Safine Hamadi, coupables de violences en réunion et de provocation à la haine : deux ans et dix-huit mois de prison avec sursis, des amendes, et six mois d'interdiction d'exercer une activité sur les réseaux sociaux, selon franceinfo. Tout le monde, à ce moment-là, disait que la leçon avait été retenue.

Pourtant, selon les éléments publiés, les lives de La Team du Château ont continué pendant des mois sur trois plateformes différentes, pendant que la justice enquêtait depuis avril et que la presse documentait les scènes fin août. TikTok, Kick et Twitch disposent tous de règles interdisant la violence, le harcèlement et l'exploitation de personnes vulnérables. Au moment où on écrit, aucune des trois n'avait communiqué publiquement sur ce dossier. La question n'est pas de savoir si leurs règlements sont bien écrits, mais pourquoi il faut une garde à vue pour que des contenus signalés depuis des semaines cessent d'être visibles. Et pourquoi un format qui ressemble autant à celui qui a mené à la mort de Jean Pormanove a pu grandir jusqu'à dépasser les 100 000 abonnés.

Le cadre juridique existe pourtant, au moins en partie. Depuis février 2024, le règlement européen sur les services numériques, le DSA, oblige les plateformes à agir rapidement sur les contenus illicites qui leur sont signalés, sous peine de sanctions. En août 2025, après la mort de Jean Pormanove, la ministre chargée du numérique, Clara Chappaz, avait saisi l'Arcom et signalé les faits sur Pharos, en promettant de mettre les plateformes face à leurs responsabilités. La loi française de 2023 sur les influenceurs, elle, encadre surtout la publicité et les placements de produits, pas la mise en scène de la détresse. Entre ces textes, il reste une zone grise : celle du live, où tout se joue en direct, où la modération arrive souvent après coup, et où un contenu supprimé a déjà été vu, découpé et repartagé des milliers de fois. C'est dans cette zone que prospèrent les formats comme celui du château.

Ce que tu peux faire

Chaque vue compte dans ce modèle, y compris celle du spectateur qui regarde par curiosité ou pour s'indigner dans le tchat. Si tu tombes sur un live où une personne semble humiliée, frappée ou maintenue contre son gré, le premier geste, le plus simple et le plus efficace, est de ne pas nourrir l'audience : ne pas partager, ne pas commenter, ne pas relancer l'extrait. Le second est de signaler, à la plateforme d'abord, puis sur Pharos, le portail officiel de signalement des contenus illicites en ligne, qui transmet aux enquêteurs. Et si tu croises une personne à la rue qui a besoin d'un hébergement, le 115, numéro gratuit du Samu social, reste le bon réflexe, bien plus qu'un manoir avec des caméras. Reste une question que la justice ne tranchera pas seule : combien d'affaires faudra-t-il encore avant que les plateformes coupent un live qui exploite la détresse, au lieu d'attendre que les gendarmes frappent à la porte ?

Pharos, le portail officiel de signalement des contenus illicites sur internet : Signaler un contenu

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