L'héritage de Miyazaki, la magie éternelle de Ghibli
Pourquoi son cinéma défie le temps.
Par Camille D., le 26 avril 2026. Catégorie : Icônes.
Il y a peu d'œuvres au monde qui ne vieillissent pas. Le cinéma de Hayao Miyazaki en fait partie. À chaque revisionnage de Mon voisin Totoro, du Voyage de Chihiro ou de Princesse Mononoké, la même magie opère. Celle d'un homme de 85 ans qui dessine encore à la main, refuse l'intelligence artificielle pour ses films, et croit dur comme fer que l'animation est un acte de foi.
En 2024, le Studio Ghibli a reçu la Palme d'or d'honneur à Cannes. Une première dans l'histoire du festival, qui n'avait jamais distingué un collectif plutôt qu'une personne. Quelques mois plus tôt, Le Garçon et le Héron raflait l'Oscar du meilleur film d'animation, le Golden Globe et le BAFTA de la catégorie. À l'âge où d'autres réalisateurs prennent leur retraite, Miyazaki reçoit une consécration mondiale. Et continue de venir au studio chaque jour, crayon à la main.
Un univers qui parle à tous
Ce qui rend Miyazaki universel, c'est qu'il ne dessine ni pour les enfants ni pour les adultes. Il dessine pour le cœur. Une fillette perdue dans un monde d'esprits (Le Voyage de Chihiro), un cochon volant nostalgique (Porco Rosso), une princesse-loup en colère contre l'humanité (Mononoké) : chacun de ses personnages porte un fragment d'âme. Personne d'autre dans l'animation moderne ne fait ça avec autant de profondeur.
Ses films n'ont pas de méchant pur. La sorcière Yubaba, le seigneur de guerre, l'esprit de la forêt blessé : tous portent une part d'humanité, de regret, de blessure. Cette nuance, rare dans le cinéma grand public, explique pourquoi Miyazaki traverse les générations. Un enfant comprend sa magie. Un adulte décrypte sa philosophie. Un cinéphile y voit du grand cinéma.
Je ne pense jamais au public.
Hayao Miyazaki
Refuser l'IA, dessiner à la main
En 2016, lors d'une démonstration d'animation générée par ordinateur, Miyazaki regarde l'écran, prend la parole, et lâche une phrase qui circule encore aujourd'hui : « C'est une insulte à la vie elle-même. » La démo se termine, le silence s'installe. Cette position n'est pas un caprice de vieux maître. C'est une conviction sur ce qu'est l'animation pour lui : un art qui exige du temps, de la fatigue, des erreurs humaines.
Le Garçon et le Héron a demandé sept ans de production. Chaque feuille qui bouge dans le film a été dessinée par un humain. Il n'y a pas de storyboard finalisé avant le lancement de la fabrication : Miyazaki dessine au fil, change le scénario en route, fait peindre la suite à mesure que sa vision s'éclaircit. C'est lent, c'est cher, c'est artisanal. Et ça se voit à l'écran.
Princesse Mononoké (1997) : le manifeste écologique le plus radical de Miyazaki, sorti au moment où l'industrie occidentale partait à fond dans la 3D. Près de trente ans plus tard, ses dessins n'ont pas pris une ride. (source : Crunchyroll Store Australia)
Le Garçon et le Héron, le couronnement
Sorti en 2023 sans campagne marketing au Japon (pas de bande-annonce, pas d'affiche, juste le titre et la date), Le Garçon et le Héron a dépassé les 290 millions de dollars au box-office mondial. Au Japon, il a signé le meilleur week-end d'ouverture de l'histoire du studio. En 2024, il rafle l'Oscar du meilleur film d'animation face à des poids lourds Pixar et Disney, devient le premier film non anglophone à remporter le Golden Globe de la catégorie, puis décroche le BAFTA dans la foulée.
Et puis Cannes 2024. Le Studio Ghibli reçoit la Palme d'or d'honneur, la première fois qu'elle revient à un collectif et non à une personne. C'est Goro Miyazaki, le fils de Hayao, qui est monté sur scène la chercher, des mains du juré Juan Antonio Bayona. Toshio Suzuki, le producteur historique, a salué la distinction par un communiqué. Hayao, lui, est resté au studio. Selon la légende, il dessinait.

- Nausicaä de la vallée du vent (1984) : le film qui a précédé Ghibli, et qui posait déjà toute la signature visuelle.
- Mon voisin Totoro (1988) : le film qui définit l'enfance pour des millions de gens à travers le monde.
- Princesse Mononoké (1997) : un manifeste écologique avant l'heure, encore d'une actualité brûlante aujourd'hui.
- Le Voyage de Chihiro (2001) : Oscar du meilleur film d'animation, et environ 23 millions d'entrées au Japon.
- Le Vent se lève (2013) : son premier « dernier » film, annoncé comme tel à l'époque. Il en fera un autre.
- Le Garçon et le Héron (2023) : son nouveau « dernier » film. Encore. On y croira quand on le verra.
Un héritage qui dépasse Ghibli
Sans Miyazaki, pas de Pixar tel qu'on le connaît. John Lasseter l'a reconnu publiquement, et Toy Story 3 a glissé un Totoro en peluche chez Bonnie, en hommage assumé. Pas de Wes Anderson aussi attentif aux décors et aux mondes : L'Île aux chiens lui doit beaucoup. Pas non plus toute une génération de réalisateurs occidentaux qui ont compris que l'animation pouvait porter du grand cinéma, et pas seulement du divertissement pour enfants.
À 85 ans, Hayao Miyazaki continue de venir au studio chaque jour. Il dessine. Et tant qu'il dessine, le monde tourne un peu plus rond. Quand le crayon s'arrêtera, ce ne sera pas la fin de Ghibli : Goro et la nouvelle génération sont déjà là, et le studio est passé sous le contrôle de Nippon TV en 2023 pour assurer sa pérennité. Mais ce sera la fin d'une époque où un homme, seul à sa table, pouvait faire pleurer une planète entière avec des feuilles de papier et des couleurs.
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