Un festival photo invite à détruire de vieux appareils au marteau : la colère monte
Le Belfast Photo Festival propose une rage room pour fracasser des appareils jugés obsolètes. Les photographes dénoncent un geste destructeur, en plein revival de l'argentique.
Par Marius L., le 28 mai 2026. Catégorie : Photo.
Le marteau monte, marque un temps d'arrêt, puis s'abat. Sous le choc, le prisme d'un vieux reflex Praktica se fendille, le boîtier chromé cède, des éclats de métal et de verre giclent. Tu peux faire ça, en vrai, dans une salle d'exposition. C'est l'installation phare du Belfast Photo Festival cette année, et elle a mis une bonne partie de la communauté photo en rogne.
L'installation s'appelle Camera Obsolete? avec un point d'interrogation, comme une provocation assumée. Le principe : le festival met à disposition des appareils anciens, considérés comme dépassés, et invite le public à les fracasser dans une rage room, ces salles défouloir où l'on casse des objets pour évacuer le stress. Une métaphore, disent les organisateurs, sur l'obsolescence du matériel à l'ère du numérique et du smartphone.

Pédagogie ou gaspillage ?
Là où le festival voit un commentaire artistique, beaucoup de photographes voient un saccage. Le premier argument est écologique : détruire au marteau des appareils encore fonctionnels, alors qu'ils pourraient être réparés, prêtés ou revendus, ça heurte à une époque où l'on parle partout de sobriété et de réemploi. Le second argument est patrimonial : certains de ces boîtiers contiennent des pièces argentiques aujourd'hui irremplaçables, des optiques, des mécanismes qu'aucune usine ne fabrique plus. Les broyer, c'est en perdre la trace pour de bon.
Il y a même un volet sanitaire glissé dans le débat : fondre ou pulvériser certains alliages anciens peut libérer des composés peu recommandables. Bref, l'idée de défoulement séduit sur le moment, mais une fois l'adrénaline retombée, la facture symbolique et matérielle paraît salée à beaucoup.
Adopter plutôt que casser
Sentant la fronde monter, les organisateurs ont ajouté une option : plutôt que de détruire un appareil, le public peut l'adopter pour une dizaine de livres et repartir avec. Un geste qui sonne comme un aveu : si l'on peut sauver un boîtier en payant un billet, c'est bien que l'objet a encore une valeur, et pas seulement décorative. Cette concession ne calme pas tout le monde, mais elle déplace le curseur du pur saccage vers quelque chose de plus nuancé.
Au fond, le timing est ce qui dérange le plus. On vit un vrai revival de l'argentique : les jeunes redécouvrent les reflex à pellicule, les labos de développement rouvrent, et l'industrie elle-même relance des boîtiers, comme on le voyait avec le pipeline chargé de Nikon, Fujifilm et compagnie pour la fin d'année. Détruire publiquement l'héritage mécanique de la photo, pile au moment où une génération entière le remet au goût du jour, ça pose une question qui dépasse l'art : est-ce qu'on a vraiment besoin de casser le passé pour parler de l'avenir ?
Le débat reste ouvert, et c'est sans doute le seul mérite incontestable de l'installation : faire réagir. À surveiller : les bilans de fin de festival, qui diront combien d'appareils ont fini en pièces, et combien ont été adoptés. Le ratio en dira long sur ce que le public a vraiment voulu faire, défouloir ou sauvetage.