Affaire Pormanove : la justice française refuse de bloquer Kick mais l'enquête continue

Le tribunal de Paris a rejeté le 22 mai la demande de blocage national de Kick après la mort du streamer Jean Pormanove (Raphaël Graven). Mais l'enquête criminelle poursuit les dirigeants, qui risquent 7 ans de prison et 500 000 euros d'amende. Ouverture d'un débat de fond sur la régulation des plateformes live en France.

Par Liloo_TV, le 25 mai 2026. Catégorie : Streaming.

Tu rentres du boulot un mercredi soir d'août 2025, tu ouvres Twitter, et tu tombes sur la nouvelle : Jean Pormanove, streamer Kick connu sous le pseudo JeanPorm, est mort en direct la veille après dix jours d'un « challenge » filmé en continu où il avait été soumis à des humiliations, des privations de sommeil, des coups par d'autres participants. 41 ans. Tu te dis que ce n'est pas possible. Sa chaîne avait 530 000 abonnés. Les directs duraient parfois 100 heures. La cause exacte du décès est encore en cours d'expertise (épuisement, hypoglycémie, complications cardiaques selon les premiers éléments), mais l'horreur de la situation a ouvert un débat français sur les « trash streams » et sur la responsabilité des plateformes live qui les hébergent. Neuf mois plus tard, le 22 mai 2026, le tribunal de Paris rendait sa décision sur la demande de blocage national de Kick.

Pourquoi le tribunal a refusé le blocage

La demande de blocage avait été déposée par l'Association française pour la protection des consommateurs et soutenue par Clara Chappaz, ministre déléguée au Numérique, qui avait publiquement condamné Kick après la mort de Pormanove. Le tribunal a estimé que bloquer une plateforme entière de 50 millions d'utilisateurs en raison du comportement de quelques streamers serait disproportionné, et que la régulation existante (loi DSA européenne, loi Avia française) suffisait. La décision a été accueillie avec un certain soulagement par Kick (qui avait menacé de quitter le marché français en cas de blocage) et par les streamers français qui craignaient une jurisprudence dangereuse pour Twitch ou YouTube Live. Mais l'enquête criminelle, séparée, continue. Selon le parquet de Nice (où Pormanove vivait), les dirigeants de Kick et les autres participants du challenge sont visés pour « homicide involontaire en bande organisée », passible de 7 ans de prison et 500 000 euros d'amende. Eddie Craven (CEO Kick) a refusé de répondre publiquement à ce jour.

Ce que l'affaire dit du modèle économique des trash streams

On ne va pas tourner autour : les « trash streams » existent parce qu'ils marchent. Kick paie ses streamers 95 % des subscriptions reçues (contre 50 % chez Twitch), ce qui incite à filmer plus, plus longtemps, plus extrême pour faire monter les compteurs en temps réel. Les directs qui choquent rapportent des dons en direct, des subs en cascade, des partages viraux qui font monter l'audience encore. Pormanove gagnait probablement entre 5 000 et 15 000 euros par mois selon plusieurs estimations indépendantes (jamais confirmées par lui de son vivant). Le modèle économique pousse à dépasser des seuils que la santé humaine ne tient pas. Ce n'est pas une question de « certains streamers vont trop loin », c'est une question de structure incitative qui récompense le franchissement de limites. La régulation française qui se discute actuellement à l'Assemblée vise à imposer des durées maximales de stream (8 heures par tranche de 24 h), un seuil d'âge confirmé pour participer à un challenge filmé, et des mécanismes d'alerte obligatoires à intégrer aux plateformes. À surveiller dans les prochains mois : le projet de loi de Clara Chappaz et l'arrêt du parquet de Nice sur les responsabilités individuelles des dirigeants Kick.

Bloquer une plateforme entière pour les actes de quelques utilisateurs serait une atteinte disproportionnée à la liberté d'expression et à la liberté d'entreprendre.

Extrait de la décision du tribunal de Paris, 22 mai 2026

Ce qui reste à faire et pourquoi ce n'est pas fini

La décision de Paris ferme une porte mais en ouvre plusieurs autres. Premièrement, l'enquête criminelle de Nice peut aboutir à une condamnation individuelle des dirigeants Kick, ce qui créerait une jurisprudence européenne sur la responsabilité pénale des CEO de plateformes (rappel : le procès Pavel Durov à Paris pour Telegram avance toujours, audience attendue automne 2026). Deuxièmement, le projet de loi Chappaz devrait passer en commission Numérique cet été. Troisièmement, plusieurs familles d'anciens participants au « challenge » Pormanove ont annoncé porter plainte contre Kick au civil pour préjudice moral. Quatrièmement, la régulation européenne DSA va probablement durcir ses obligations en 2027 sur les plateformes live spécifiquement, après recommandations du Conseil européen. Le débat ne fait que commencer. Pour les internautes français qui veulent comprendre les enjeux sans se positionner pour ou contre Kick a priori, le bon réflexe c'est de suivre les comptes de Médiaviz et de l'Arcom pour les analyses de fond.

Le détail complet de la décision du tribunal de Paris sur Dexerto : Lire le compte-rendu