[{"type":"paragraph","text":{"fr":"19 heures, un soir de semaine. Tu fais défiler ton fil, et une notification t'annonce qu'un live vient de commencer. À l'écran, le grand salon d'une vieille demeure, des canapés, des éclats de rire, un tchat qui défile à toute vitesse. Le programme promet une sorte de télé-réalité : des gens qui vivaient à la rue, logés dans un manoir près de Blois, et dont on suit le quotidien jusque tard dans la nuit. Le compte s'appelle La Team du Château, il rassemble plus de 100 000 abonnés sur TikTok et diffuse aussi sur Kick et Twitch. Depuis le lundi 21 septembre, son créateur, Mounim Sabhi, est en garde à vue, soupçonné par la justice d'avoir commis ou filmé des violences et des humiliations contre les personnes qu'il hébergeait.","en":"7pm, a weeknight. You are scrolling your feed, and a notification tells you a live has just started. On screen, the large living room of an old house, sofas, bursts of laughter, a chat scrolling at full speed. The show promises a kind of reality TV: people who used to live on the street, housed in a manor near Blois, whose daily life you follow late into the night. The account is called La Team du Château, it has more than 100,000 followers on TikTok and also streams on Kick and Twitch. Since Monday, September 21, its creator, Mounim Sabhi, has been in police custody, suspected by the authorities of committing or filming violence and humiliation against the people he housed."}},{"type":"heading","text":{"fr":"Les faits et la procédure","en":"The facts and the procedure"}},{"type":"paragraph","text":{"fr":"L'interpellation a eu lieu peu après 7 heures, au manoir de Saint-Gervais-la-Forêt, dans le Loir-et-Cher, où étaient tournées les vidéos. Selon le parquet de Blois, cité par l'AFP et ICI Centre-Val de Loire, une enquête avait été ouverte dès avril. Lors de la perquisition, des caméras et 3 400 euros en liquide ont notamment été saisis. La garde à vue pouvait durer jusqu'au mercredi matin. D'après Dexerto, les diffusions avaient lieu presque tous les jours, en général de 19 heures jusque tard dans la nuit, et le projet tournait depuis le début de l'année 2025, selon la presse régionale. À ce stade, Mounim Sabhi est soupçonné, pas condamné : il reste présumé innocent, et c'est à la justice de dire ce qui relève ou non d'une infraction. Il avait présenté publiquement son projet comme une manière d'aider des personnes à quitter la rue et à sortir de l'addiction. Aucune déclaration de sa part ou de son avocat n'avait été rendue publique au moment où on écrit ces lignes.","en":"The arrest took place shortly after 7am, at the manor in Saint-Gervais-la-Forêt, in the Loir-et-Cher, where the videos were shot. According to the Blois prosecutor's office, quoted by AFP and ICI Centre-Val de Loire, an investigation had been opened back in April. During the search, cameras and 3,400 euros in cash were seized. Custody could last until Wednesday morning. According to Dexerto, the broadcasts ran almost daily, usually from 7pm until late at night, and the project had been running since early 2025, according to regional press. At this stage, Mounim Sabhi is a suspect, not a convicted person: he remains presumed innocent, and it is for the courts to decide what does or does not constitute an offence. He had publicly presented his project as a way to help people leave the street and overcome addiction. No statement from him or his lawyer had been made public at the time of writing."}},{"type":"quote","text":{"fr":"De nombreux faits de violences et d'humiliations rapportés et constatés au préjudice de personnes hébergées au manoir.","en":"Numerous acts of violence and humiliation reported and observed against people housed at the manor."},"author":"Parquet de Blois"},{"type":"paragraph","text":{"fr":"Le parquet précise que ces personnes présentaient pour la plupart une grande vulnérabilité ou une grande précarité. Six infractions sont visées par l'enquête : abus frauduleux de l'état de sujétion d'une personne par des pressions ou des techniques propres à altérer son jugement, commis en utilisant un service de communication en ligne ; abus frauduleux de l'ignorance ou de la faiblesse d'une personne vulnérable ; violence sur personne vulnérable suivie d'une incapacité n'excédant pas huit jours ; diffusion de l'enregistrement d'images relatives à une atteinte volontaire à l'intégrité de la personne ; et provocation publique à la haine ou à la violence, en raison du handicap d'une part, du sexe d'autre part. L'abus de faiblesse commis via une plateforme en ligne est puni de cinq ans d'emprisonnement et de 750 000 euros d'amende. Selon le parquet, l'influenceur avait déjà été condamné en avril pour refus d'obtempérer et conduite en état d'ivresse, et il est visé par d'autres procédures sans lien direct avec ce dossier.","en":"The prosecutor's office specifies that most of these people were in a state of great vulnerability or deep precarity. Six offences are covered by the investigation: fraudulent abuse of a person's state of subjection through pressure or techniques likely to alter their judgment, committed using an online communication service; fraudulent abuse of the ignorance or weakness of a vulnerable person; violence against a vulnerable person resulting in incapacity of no more than eight days; broadcasting recordings of images relating to a deliberate attack on a person's integrity; and public incitement to hatred or violence, on grounds of disability on the one hand, and of sex on the other. Abuse of weakness committed through an online platform carries five years in prison and a 750,000 euro fine. According to the prosecutor's office, the influencer had already been convicted in April for refusing to comply with police and drunk driving, and is targeted by other proceedings not directly linked to this case."}},{"type":"heading","text":{"fr":"Le « château », ou l'humiliation comme format","en":"The 'château', or humiliation as a format"}},{"type":"paragraph","text":{"fr":"L'affaire n'est pas sortie de nulle part. Le 30 août, Le Parisien avait publié une enquête décrivant, vidéos à l'appui, des insultes et des humiliations dans le manoir, et notamment une séquence où un résident était maintenu par une clé d'étranglement. D'autres scènes rapportées par la presse évoquent des personnes dessinées pendant leur sommeil ou poussées à avaler du piment jusqu'à manquer de s'étouffer. On ne détaillera pas davantage ces images, et on ne montrera personne : les résidents du manoir sont d'abord des personnes vulnérables, pas des personnages. Mais il faut comprendre la mécanique, parce qu'elle dépasse ce seul compte. Le format repose sur une promesse d'entraide, héberger des gens qui n'ont plus rien, et sur une réalité économique : chaque soir, le live doit tenir l'audience. Et sur ces plateformes, ce qui retient le plus, c'est souvent ce qui choque. Plus la scène est gênante, plus le tchat s'emballe, plus les dons et les partages suivent. Kick, qui reverse aux créateurs 95 % des revenus de leurs abonnements, a bâti sa croissance sur la promesse d'une modération plus souple que celle de Twitch, et attiré au passage des profils qui en avaient été bannis. Ce n'est pas une accusation contre une plateforme en particulier : c'est une économie de l'attention qui récompense l'escalade, et qui ne pose presque jamais la question du prix payé par ceux qui sont à l'image.","en":"The case did not come out of nowhere. On August 30, Le Parisien published an investigation describing, with videos, insults and humiliation inside the manor, including a sequence where a resident was held in a chokehold. Other scenes reported by the press mention people drawn on while asleep or pushed to eat chili pepper until they nearly choked. We will not describe these images further, and we will not show anyone: the manor's residents are first and foremost vulnerable people, not characters. But the mechanism needs to be understood, because it goes beyond this one account. The format rests on a promise of solidarity, housing people who have nothing left, and on an economic reality: every night, the live has to hold its audience. And on these platforms, what retains viewers most is often what shocks. The more awkward the scene, the more the chat heats up, the more donations and shares follow. Kick, which pays creators 95% of their subscription revenue, built its growth on the promise of looser moderation than Twitch, attracting along the way profiles that had been banned there. This is not an accusation against one platform in particular: it is an attention economy that rewards escalation, and almost never asks what price is paid by those on camera."}},{"type":"paragraph","text":{"fr":"C'est là que la présence de personnes précaires change tout. Quelqu'un qui dort sous un toit grâce au créateur du live n'est pas en position de dire non. Quitter le tournage, c'est parfois retourner à la rue. Le consentement, dans ces conditions, ne veut plus dire grand-chose, et c'est précisément ce que visent les qualifications d'abus de faiblesse et d'état de sujétion retenues par le parquet. La justice dira si elles sont constituées. Mais la question, elle, est posée à tout le secteur : peut-on monétiser le quotidien de personnes qui dépendent entièrement de celui qui les filme ? La question est d'autant plus lourde que le public concerné n'a rien de marginal : la Fondation pour le logement des défavorisés, l'ex-Fondation Abbé Pierre, estime à environ 350 000 le nombre de personnes sans domicile en France. Derrière chaque résident filmé, il y a un parcours, une famille parfois, une dignité qui ne devrait pas dépendre du nombre de spectateurs connectés ce soir-là.","en":"That is where the presence of people in precarity changes everything. Someone sleeping under a roof thanks to the live's creator is in no position to say no. Leaving the shoot can mean going back to the street. Consent, under these conditions, no longer means much, and that is precisely what the abuse of weakness and state of subjection charges retained by the prosecutor's office target. The courts will decide whether they are established. But the question is now put to the whole industry: can you monetize the daily life of people who depend entirely on the person filming them? The question weighs all the more because the population involved is far from marginal: the Fondation pour le logement des défavorisés, formerly the Fondation Abbé Pierre, estimates the number of homeless people in France at around 350,000. Behind every resident on camera, there is a life story, sometimes a family, a dignity that should not depend on how many viewers are logged in that night."}},{"type":"image","src":"/images/articles/803-body-1.webp","alt":{"fr":"Le logo de la plateforme de streaming Kick sur fond d'ordinateur portable","en":"The logo of the streaming platform Kick over a laptop background"},"credit":"Dexerto"},{"type":"heading","text":{"fr":"Les plateformes, encore une fois en retard","en":"The platforms, late once again"}},{"type":"paragraph","text":{"fr":"Il y a un an, la France découvrait l'affaire Jean Pormanove. Raphaël Graven, streamer de 46 ans, était mort en août 2025 à Contes, dans les Alpes-Maritimes, pendant un live de près de 300 heures sur Kick, après des jours de violences et d'humiliations filmées. L'autopsie a conclu à une mort sans origine traumatique. En décembre 2025, le tribunal judiciaire de Paris avait refusé de bloquer Kick en France, jugeant la mesure disproportionnée, tout en laissant l'enquête pénale suivre son cours. Et le 5 août, le tribunal correctionnel de Nice a reconnu deux streamers, Owen Cenazandotti, dit Naruto, et Safine Hamadi, coupables de violences en réunion et de provocation à la haine : deux ans et dix-huit mois de prison avec sursis, des amendes, et six mois d'interdiction d'exercer une activité sur les réseaux sociaux, selon franceinfo. Tout le monde, à ce moment-là, disait que la leçon avait été retenue.","en":"A year ago, France discovered the Jean Pormanove case. Raphaël Graven, a 46-year-old streamer, died in August 2025 in Contes, in the Alpes-Maritimes, during a nearly 300-hour live on Kick, after days of filmed violence and humiliation. The autopsy concluded the death had no traumatic origin. In December 2025, the Paris court refused to block Kick in France, ruling the measure disproportionate, while letting the criminal investigation proceed. And on August 5, the Nice criminal court found two streamers, Owen Cenazandotti, known as Naruto, and Safine Hamadi, guilty of group violence and incitement to hatred: two years and eighteen months of suspended prison sentences, fines, and a six-month ban on social media activity, according to franceinfo. Everyone, at the time, said the lesson had been learned."}},{"type":"paragraph","text":{"fr":"Pourtant, selon les éléments publiés, les lives de La Team du Château ont continué pendant des mois sur trois plateformes différentes, pendant que la justice enquêtait depuis avril et que la presse documentait les scènes fin août. TikTok, Kick et Twitch disposent tous de règles interdisant la violence, le harcèlement et l'exploitation de personnes vulnérables. Au moment où on écrit, aucune des trois n'avait communiqué publiquement sur ce dossier. La question n'est pas de savoir si leurs règlements sont bien écrits, mais pourquoi il faut une garde à vue pour que des contenus signalés depuis des semaines cessent d'être visibles. Et pourquoi un format qui ressemble autant à celui qui a mené à la mort de Jean Pormanove a pu grandir jusqu'à dépasser les 100 000 abonnés.","en":"Yet, according to published reports, La Team du Château lives continued for months on three different platforms, while the courts had been investigating since April and the press documented the scenes in late August. TikTok, Kick and Twitch all have rules banning violence, harassment and the exploitation of vulnerable people. At the time of writing, none of the three had commented publicly on the case. The question is not whether their rules are well written, but why it takes a police custody for content flagged for weeks to stop being visible. And why a format so similar to the one that led to Jean Pormanove's death was able to grow past 100,000 followers."}},{"type":"paragraph","text":{"fr":"Le cadre juridique existe pourtant, au moins en partie. Depuis février 2024, le règlement européen sur les services numériques, le DSA, oblige les plateformes à agir rapidement sur les contenus illicites qui leur sont signalés, sous peine de sanctions. En août 2025, après la mort de Jean Pormanove, la ministre chargée du numérique, Clara Chappaz, avait saisi l'Arcom et signalé les faits sur Pharos, en promettant de mettre les plateformes face à leurs responsabilités. La loi française de 2023 sur les influenceurs, elle, encadre surtout la publicité et les placements de produits, pas la mise en scène de la détresse. Entre ces textes, il reste une zone grise : celle du live, où tout se joue en direct, où la modération arrive souvent après coup, et où un contenu supprimé a déjà été vu, découpé et repartagé des milliers de fois. C'est dans cette zone que prospèrent les formats comme celui du château.","en":"The legal framework does exist, at least in part. Since February 2024, the EU Digital Services Act, the DSA, has required platforms to act quickly on illegal content reported to them, under threat of penalties. In August 2025, after Jean Pormanove's death, France's digital minister, Clara Chappaz, referred the matter to the regulator Arcom and reported the facts on Pharos, promising to hold platforms accountable. France's 2023 influencer law, for its part, mainly regulates advertising and product placement, not the staging of distress. Between these texts, a grey area remains: live streaming, where everything happens in real time, where moderation often comes after the fact, and where removed content has already been watched, clipped and reshared thousands of times. That is the zone where formats like the château thrive."}},{"type":"heading","text":{"fr":"Ce que tu peux faire","en":"What you can do"}},{"type":"paragraph","text":{"fr":"Chaque vue compte dans ce modèle, y compris celle du spectateur qui regarde par curiosité ou pour s'indigner dans le tchat. Si tu tombes sur un live où une personne semble humiliée, frappée ou maintenue contre son gré, le premier geste, le plus simple et le plus efficace, est de ne pas nourrir l'audience : ne pas partager, ne pas commenter, ne pas relancer l'extrait. Le second est de signaler, à la plateforme d'abord, puis sur Pharos, le portail officiel de signalement des contenus illicites en ligne, qui transmet aux enquêteurs. Et si tu croises une personne à la rue qui a besoin d'un hébergement, le 115, numéro gratuit du Samu social, reste le bon réflexe, bien plus qu'un manoir avec des caméras. Reste une question que la justice ne tranchera pas seule : combien d'affaires faudra-t-il encore avant que les plateformes coupent un live qui exploite la détresse, au lieu d'attendre que les gendarmes frappent à la porte ?","en":"Every view counts in this model, including that of the viewer watching out of curiosity or to express outrage in the chat. If you come across a live where someone appears to be humiliated, hit or held against their will, the first step, the simplest and most effective one, is not to feed the audience: do not share, do not comment, do not repost the clip. The second is to report it, to the platform first, then on Pharos, the official French portal for reporting illegal online content, which passes cases to investigators. And if you meet someone on the street who needs shelter, 115, the free number of the Samu social in France, remains the right reflex, far more than a manor full of cameras. One question remains that the courts will not settle alone: how many more cases will it take before platforms cut a live that exploits distress, instead of waiting for police to knock on the door?"}},{"type":"link","url":"https://www.internet-signalement.gouv.fr/","label":{"fr":"Pharos, le portail officiel de signalement des contenus illicites sur internet","en":"Pharos, the official French portal for reporting illegal online content"},"cta":{"fr":"Signaler un contenu","en":"Report content"},"icon":"external"}]