[{"type":"paragraph","text":{"fr":"Mercredi 2 septembre, salle du Palazzo del Cinema, soirée d'ouverture. Laura Dern est au micro, et elle ne parle pas de Ocean's Eleven ni de Michael Clayton. Elle parle d'un ours. Grizzly II: Revenge, 1983, un tournage en Hongrie, un film d'horreur qui ne sortira jamais correctement, et deux gamins qui débutent : elle, 16 ans, et un certain George Clooney, 22 ans, dans son tout premier rôle au cinéma. Quarante-trois ans plus tard, ils ont retourné ensemble Jay Kelly, et c'est elle qui lui tend le Lion d'or pour l'ensemble de sa carrière. Il monte sur scène, le lion doré dans la main, sourire en coin. Il avait prévenu dans le communiqué de la Biennale, quand la distinction avait été annoncée : ce prix veut probablement dire qu'il est vieux, mais il le prend quand même.","en":"Wednesday, September 2, the Palazzo del Cinema, opening night. Laura Dern is at the microphone, and she is not talking about Ocean's Eleven or Michael Clayton. She is talking about a bear. Grizzly II: Revenge, 1983, a shoot in Hungary, a horror film that would never get a proper release, and two kids starting out: her, 16, and a certain George Clooney, 22, in his very first film role. Forty-three years later, they shot Jay Kelly together, and she is the one handing him the Golden Lion for lifetime achievement. He walks on stage, the gilded lion in hand, a half smile. He had warned in the Biennale's statement, when the honor was announced: this award probably means he is old, but he will take it anyway."}},{"type":"heading","text":{"fr":"Dern, Pitt et un mauvais danseur","en":"Dern, Pitt and a bad dancer"}},{"type":"paragraph","text":{"fr":"La laudatio de Dern tenait du portrait d'ami plus que de l'hommage officiel. Elle l'a décrit comme le meilleur ami qu'on puisse avoir et la personne la plus drôle qu'on puisse rencontrer, l'a comparé à Gregory Peck, l'incarnation de l'intégrité hollywoodienne d'une autre génération, et a résumé son effet sur un plateau en une phrase : avec lui, on est en présence d'un maître. Elle avait aussi apporté des messages. Celui de Brad Pitt, complice des Ocean's, a fait rire la salle : un portrait de Clooney en gamin du Kentucky aux pieds en dedans, capable de tout faire mieux que tout le monde, prankster, altruiste, athlète, la seule personne qu'on voudrait à ses côtés en cas de crise, avec une supplique finale, le garder loin de la piste de danse. Adam Sandler et Steven Soderbergh avaient eux aussi envoyé quelques mots. Le directeur de la Mostra, Alberto Barbera, avait justifié le choix en parlant d'un artiste complet et charismatique, passionné et original, capable de rendre ses personnages crédibles, désirables et humains.","en":"Dern's laudatio felt more like a friend's portrait than an official tribute. She described him as the best friend anyone could have and the funniest person anyone could meet, compared him to Gregory Peck, the embodiment of Hollywood integrity from another generation, and summed up his effect on a set in one line: with him, you are in the presence of a master. She had also brought messages. Brad Pitt's, his Ocean's partner in crime, got the room laughing: a portrait of Clooney as a pigeon-toed kid from Kentucky able to do everything better than everyone, prankster, altruist, athlete, the only person you would want around in a crisis, with a final plea, keep him off the dance floor. Adam Sandler and Steven Soderbergh had sent a few words too. Mostra director Alberto Barbera had justified the choice by calling him a complete and charismatic artist, impassioned and original, able to make his characters credible, desirable and human."}},{"type":"heading","text":{"fr":"Le cinéma comme langue commune","en":"Cinema as a common language"}},{"type":"paragraph","text":{"fr":"Le discours de Clooney, lui, a d'abord été une déclaration d'amour aux festivals, à Venise en particulier, qu'il a appelé sans hésiter son festival préféré. Il y a présenté Good Night, and Good Luck en 2005, Gravity en 2013, Jay Kelly l'an dernier. Mais le cœur du texte, c'est une idée simple qu'il a formulée en quelques phrases courtes : personne ne rit dans une autre langue, personne ne pleure dans une autre langue, les parents s'inquiètent de la même façon et les enfants rêvent de la même façon. Autrement dit, une salle de cinéma est l'un des derniers endroits où des inconnus s'assoient ensemble dans le noir pour s'inquiéter du sort de gens qu'ils ne rencontreront jamais. Il a pris soin de ne pas surestimer son métier : les films n'arrêtent pas les guerres, ne font pas baisser l'inflation, ne réparent pas les élections. Mais si on est encore capable de ça, se soucier d'étrangers dans une salle obscure, alors, dit-il, ça ira peut-être.","en":"Clooney's speech, for its part, was first a love letter to festivals, and to Venice in particular, which he unhesitatingly called his favorite. He brought Good Night, and Good Luck there in 2005, Gravity in 2013, Jay Kelly last year. But the heart of the text is a simple idea he put in a few short sentences: nobody laughs in a different language, nobody cries in a different language, parents worry the same and kids dream the same. In other words, a movie theater is one of the last places where strangers sit together in the dark to worry about the fate of people they will never meet. He was careful not to overrate his trade: movies do not stop wars, do not lower inflation, do not fix elections. But if we can still do that, care about strangers in a dark room, then, he said, maybe we will be okay."}},{"type":"quote","text":{"fr":"Les histoires sont toujours dangereuses pour ceux qui font commerce de la peur.","en":"Stories are always dangerous to people who peddle in fear."},"author":"George Clooney, discours de réception du Lion d'or d'honneur, Venise, 2 septembre 2026"},{"type":"heading","text":{"fr":"La partie qui a fait les titres","en":"The part that made the headlines"}},{"type":"paragraph","text":{"fr":"C'est la seconde moitié du discours que la presse a retenue, et elle a été écrite pour ça. Clooney n'a cité aucun nom, aucun pays, aucun parti. Il a parlé d'un moment où les gens au pouvoir, ceux qui ont le plus d'argent, disent aux autres de se craindre les uns les autres. Il a rappelé que les premiers que les autoritaires cherchent à faire taire ne sont pas les politiciens mais les journalistes qui posent des questions et les artistes qui refusent les réponses simples. Et il a ajouté que ceux qui ont peur des livres, de la musique et des histoires ne sont jamais les héros de l'Histoire. On peut lire ça comme une charge, et beaucoup l'ont fait dès le lendemain, en y mettant le nom qu'ils voulaient. On peut aussi le lire pour ce que c'est : un acteur de 65 ans qui a réalisé un film sur Edward R. Murrow et le maccarthysme, qui l'a rejoué à Broadway l'an dernier, et qui utilise la seule tribune qu'un prix d'honneur lui donne pour dire la même chose qu'en 2005. La question que ça pose n'est pas de savoir s'il a raison. C'est de savoir pourquoi, en 2026, une phrase aussi générale sonne comme une prise de position.","en":"It is the second half of the speech the press kept, and it was written for that. Clooney named no one, no country, no party. He spoke of a moment when the people in charge, the ones with the most money, tell everyone else to fear one another. He reminded the room that the first people authoritarians try to shut down are not politicians but journalists who ask questions and artists who refuse simple answers. And he added that those who are afraid of books, music and stories are never the heroes of history. You can read that as an attack, and many did the next morning, filling in whichever name they liked. You can also read it for what it is: a 65-year-old actor who directed a film about Edward R. Murrow and McCarthyism, replayed it on Broadway last year, and uses the only platform an honorary award gives him to say the same thing he said in 2005. The question it raises is not whether he is right. It is why, in 2026, a sentence that general sounds like taking sides."}},{"type":"paragraph","text":{"fr":"Le palmarès de Clooney tient en une ligne du communiqué de la Biennale : deux Oscars, quatre Golden Globes, quatre SAG Awards, un BAFTA, une nomination aux Tony pour ses débuts à Broadway. On te parlait fin août de l'annonce de cet hommage, en même temps que celui rendu à Ellen Burstyn. Ce qu'on ne savait pas, c'est qu'il transformerait la cérémonie en éditorial. Voilà ce qu'on retient de la soirée, au fond : un homme qui a passé quarante ans à jouer les types sûrs d'eux, et qui, le lion à la main, a choisi de parler de peur.","en":"Clooney's trophy shelf fits in one line of the Biennale's statement: two Oscars, four Golden Globes, four SAG Awards, one BAFTA, a Tony nomination for his Broadway debut. In late August we told you about the announcement of this tribute, alongside the one for Ellen Burstyn. What we did not know was that he would turn the ceremony into an editorial. That is what sticks from the night, in the end: a man who spent forty years playing self-assured types, and who, lion in hand, chose to talk about fear."}}]